⊰⊰Les Moities⊱⊱
Le sixième petit matin de la création, Papabondieu, accoudé au balcon du ciel, considère avec une certaine satisfaction les étoiles, innombrables loupiotes qui s'éteignent au lever du jour.
Papabondieu trouve que tout cela est bon.
Il baisse les yeux et admire les océans, les fleuves, les lacs qui regorgent de bêtes à écailles, de dauphins et autres mammifères colossaux et microscopiques. Il admire de même, la terre toute égaillée de bêtes à cornes, de bêtes à poils gigantesques et minuscules. Il s'émerveille de voir, dans les airs, quantité de bêtes à plumes de tout poil.
Papabondieu trouve que tout cela est bon.
Il décide alors de créer l'humanité. Il prend de l'argile et fait trois boules, deux petites pour deux têtes et une grosse pour un ventre. Avec un long boudin, il fait quatre bras et quatre jambes. Il rassemble le tout auquel il donne deux sexes, comme pour la vanille, et il pose cette créature androgyne sur le sol.
L'humanité fraîchement créée se met à rouler à grand fracas, s'appuyant tantôt sur les mains tantôt sur les pieds. Papabondieu arrive à supporter ce vacarme car il a une grande capacité de concentration, mais la vitesse avec laquelle la créature androgyne se reproduit le laisse pantois. Il est à craindre qu'au rythme où ça va, il n'y aura, d'ici peu, plus de place pour tout ce monde sur terre. Papabondieu ne fait ni une ni deux, il dégaine sa machette et….. raaaa, coupe son œuvre en deux moitiés.
Pour la première fois, l'humanité divisée en mâle et femelle se retrouve debout sur ses pieds, et se met aussitôt à courir, courir, courir. Où va-t-elle et, grand dieu, que cherche-t-elle ?
Chacun cherche la moitié qu'on lui a enlevée. Beaucoup la cherche encore. Il y a tant de monde sur terre que ce n'est pas chose facile de tomber sur la bonne moitié. Quand on se trompe, c'est la déveine, mais quand on la trouve, c'est le bonheur.
⊰⊰Le paysan dans le ciel⊱⊱
"Non" lui répondit le saint, "tu nous es aussi cher qu’aucun autre, et tu goûteras, tout comme celui qui vient d’entrer, les joies du paradis; mais vois-tu, des pauvres paysans comme toi, il en entre tous les jours ici, tandis que des riches, il n’en vient pas un tous les cent ans."
⊰⊰Le Mirroir⊱⊱
Or, il arriva qu'Hikeno tomba gravement malade. Elle sentait ses forces diminuer et la vie l'abandonner peu à peu. Elle devinait la tristesse déchirante qu'éprouverait sa fillette au départ de l'être qui, pour elle, était tout son univers. Elle fit venir son enfant et lui dit "il se peut que je m'en aille pour le pays où nous devons tous aller un jour... mais ne pleure pas Kimi... Quand tu ne me verras plus à tes côtés, je serai quand même près de toi.". Prenant alors près d'elle une grande boîte en laque que son mari lui avait offerte, elle rajouta en la tendant à Kimiko: "tu n'ouvriras pas cette boîte tant que je vivrai. Quand je ne serai plus là, tu l'ouvriras seulement en d'importantes occasions, au moment d'une grande peine ou d'une très grande joie. Alors tu verras mon visage au fond de cette boîte et tu sauras que je suis toujours avec toi dans la peine comme dans le bonheur...".
Quelques temps après, Hideno mourut. Écrasée de douleur, la pauvre fillette ouvrit la boîte et vit sa mère, sa maman chérie, qui pleurait avec elle. La peine de Kimiko en fut un peu soulagée. Désormais elle ouvrit la boîte pour confier à sa mère ses plus graves peines ou ses plus grands bonheurs. A chaque fois, sa maman s'attristait ou se réjouissait avec elle.
Un jour le temps des noces arriva pour Kimiko. Comme la maman paraissait heureuse, comme elle lui souriait tendrement au fond de la boîte en écoutant la confidence du précieux secret!
C'est en cet instant que Kimiko comprit l'illusion dont, pendant des années, elle avait été l'objet: un miroir, placé au fond de la boîte, lui renvoyait l'image de ses propres traits qu'elle prenait pour ceux de sa mère. En d'autres temps, cette découverte l'aurait atterrée. Mais maintenant, elle n'avait plus besoin du miroir pour sentir que l'âme de sa mère était toujours présente autour d'elle s'affligeant de ses peines et se réjouissant de son bonheur...