« Tu sais, j’ai jamais été quelqu’un de vraiment malheureux dans ma vie. Mes parents m’ont offert la meilleure enfance qu’il est possible d’avoir, encore maintenant. Rien que le fait de les regarder m’emplis d’une joie immense.
Mais j’ai mis du temps pour savoir qui j’étais réellement, pour savoir ce que j’aimais, quel chemin choisir, quelle musique écouter et tout plein de chose de ce genre. J’ai même mis trop de temps, j’ai perdu des années pour ça. Enfin perdre, c’est peut être un peu fort comme mot, mais sur le moment là, je ne vois rien d’autre.
Je suis sorti avec des filles, de très jolies filles. Elles avaient toutes quelque chose d’un peu spécial. Mais bon tout ça c’est relatif, j’étais amoureux, même si ce n’était pas un amour eternel ou infini, enfin c’est pareil, c’est la même connerie que je cherche éperdument. J’ai donc été encore plus heureux. Mon premier baiser, ma première baise, tout ça je ne l’oublierai pas, ça m’a rendu encore plus heureux. Mais ça m’a rendu aussi plus con. Le sarcasme, le narcissisme, l’égocentrisme, tout ça est né en moi par la suite. Encore maintenant je le suis, même si j’essaie de le modérer. Et à cause de tout ça j’ai blessé des gens. Peut être même ma propre famille (et aussi parce que je vis dans mon propre monde, avec mes propres idées du genre humain enfin bon).
Et par la suite j’ai été moi aussi blessé. Par revanche de ces personnes, ou alors une leçon je n’en sais rien. Et toute manière, le savoir me servirait à quoi ? Nothing. J’ai eu le cœur brisé moi aussi. Je savais enfin ce qu’était d’avoir le cœur brisé. Quand on est plus jeune on ne se doute de rien, on entend « la vie est dure et faite de souffrance » mais on ne le comprend pas ou on y croit pas. D’ailleurs pourquoi doit-elle être faite de souffrance ? Mais non, je ne vais pas
rentrer dedans, c’est un éternel débat.
Et c’est à ce moment – ayant le cœur brisé – que j’ai commencé à savoir qui j’étais.
Je me suis recroquevillé, j’ai pleuré tout ce qu’il y avait à pleurer dans mon corps. Je me suis plus entendu avec ma main droite. Je me suis retrouvé seul avec moi-même. Seul dans la Ville des Chats. Une ville qui est en proie à la solitude durant le jour et qui est soumise à la domination des grands Chats durant la nuit. Il y coule une jolie rivière, qu’enjambe un vieux pont de pierres. Mais ce n’est pas un lieu où je dois rester. Alors j’ai peins. Peins encore et encore. Et quelque chose est né en moi. Certains disent que j’ai du talent, d’autres que c’est spécial et pas forcément à leurs goûts et les derniers ne disent rien.
J’ai compris en dessinant que ce que disait Marcel Proust n’était pas si faux. Selon lui, les meilleures années de la vie, sont les années de malheurs, justement parce quelles font de nous ce que nous sommes, nous en apprenons. Avec le bonheur on n’apprend rien. Avec le cœur divisé par la vie, j’ai appris. Sur moi, sur le monde dans lequel je suis. Et à force je suis redevenu heureux, je suis redevenu souriant, sociable. Mais j’ai continué à peindre, je ne voulais pas m’arrêter. Ce serait arrêter de vivre.
Alors, j’ai compris une autre chose. On se lasse du bonheur, c’est pour ça que la vie est faite de souffrance. Pour qu’on replonge au plus profond de la souffrance et qu’on en ressorte encore plus heureux de vivre qu’avant. Mais je ne pouvais pas moi-même me rendre malheureux. Repenser aux personnes qui avaient fait de mon cœur des miettes ne faisait guère quelque chose. Il fallait autre chose.
Et tu m’as demandée de te dessiner.
A présent, je comprends mieux pourquoi j’étais si heureux de pouvoir peindre chaque courbe qu’abordait ton corps. Je comprends maintenant comment j’ai ouvert la porte de ce nouveau monde, ce monde où je suis si bien. Te peindre est une souffrance. Une terrible souffrance. Ton corps brise le mien. Je ne peux rien y faire. Alors je te peins, je souffre et je te peins. Et une fois que tout ça est terminé, je suis un garçon très heureux. Heureux parce que pour une fois je suis satisfait de ce que j’ai produit et heureux car je ne souffre plus.
Tu es une souffrance éternelle, et rien que pour ça, je continuerai à te peindre. »